Quand je serai grande, je serai (ou, de l’importance d’être heureux)

Il y a une semaine, vendredi matin, tous les terminales se sont rendus à un salon consacré à l’orientation.

Après trois jours passés allongée, trois jours à ne presque rien manger et à dormir tout le temps, je me suis levée. Il pleuvait lorsque nous sommes partis du lycée, de grosses gouttes de pluie venaient s’écraser sur nous, mes articulations criaient un peu à cause de toute cette eau. J’avais mis mon gros pull vert, j’ai passé la matinée à sauter de stand en stand, récupérant des prospectus, des informations et des sourires.

« On dirait un peu moi quand je fais des recherches pour l’année prochaine. » Hermine

L’enjeu était de taille : il s’agissait de trouver ce que j’allais faire de mon année après le bac, de celle qui arrive très vite ; trouver quelque chose qui soit dans mes compétences et qui m’intéresse.

Cette année, je suis en Terminale S. Cela surprends toujours quand je le dis : j’écris, j’aime la Philosophie, les humains, les enjeux de société, le savoir, les livres. Je suis en S.

Quand j’étais en maternelle, je voulais faire vétérinaire, être avec des animaux toute la journée et leur faire des bisous.
Quand j’étais en primaire je voulais toujours faire vétérinaire. J’ai aussi eu ma période pompier, pour sauver des gens et jouer avec le feu ; maîtresse pour écrire sur un joli tableau et apprendre aux enfants à lire ; violoniste pour faire de ma passion un métier.
Quand j’étais au collège je voulais faire pilote de chasse. Sûrement à cause des bruits de réacteurs de Mirages et Rafales qui ont bercé mon enfance, dans la maison de la campagne.
Quand j’étais en Seconde, je voulais faire pilote de chasse. J’ai commencé à avoir un peu mal au dos, mais ça n’était rien.
Quand j’étais en fin de Seconde, je voulais faire pilote de ligne. La chasse, avec mon mal de dos, ça n’aurait pas trop fonctionné.
Quand j’étais en Première, je voulais faire ingénieur d’avions. Le pilotage, avec mon mal de dos, ça n’aurait pas trop fonctionné.
Je suis en Terminale. Je ne veux plus faire de métier scientifique. Le scientifique, ça ne m’aurait pas trop passionné.

J’aime les gens, les humains, les petits, les grands, les minces, les gros, les noirs, les jaunes, les blancs, les blancs cassés, les cafés, les verts, les avec des rayures, les colériques, les calmes, les fous, les presque-fous, les raisonnables, les aventuriers, les tristes, les énergiques, les heureux, les sportifs, les parents, les musiciens, les artistes, les sensibles, les cinéphiles, les égocentriques, les peureux, les rien-du-tout. J’aime les hommes.

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« La terre est ma patrie, le genre humain ma nation. » Tevfik Fikret

Plus de pilotage, donc. Ma santé ne me permet pas de faire une prépa : même si les profs ne doutent pas de ma capacité intellectuelle à entrer en B/L ou Khâgne, mon corps n’y survivrait pas. J’aurais bien voulu faire artiste, faire de la recherche, vivre parmi les mots. Mais j’ai l’intime conviction que, même si ce n’est qu’un tout petit peu, je peux aider à faire changer les choses.

L’année prochaine, je me verrais bien à Sciences Po. Pas Paris, c’est trop grand, trop élitiste, mais un autre Sciences Po ; je passerai donc le concours commun en mai, il faut toujours que j’aille voir le médecin scolaire pour demander un tiers-temps.
Si je ne l’ai pas, direction l’université, en Philo ou en Sciences Politiques. Ou en bi-licences, voir en Philosophie Politique, en Philosophie Anthropologie, en Socio-Politique…

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« Un français sur trois n’est pas satisfait de sa situation
professionnelle en général. » Baromètre IPSOS

En revenant du salon, la semaine dernière, je n’étais pas très bien.
J’allais passer le concours des IEP, cela c’était certain, mais si je ne l’avais pas ? Deux choix, alors : partir faire du droit, ou trouver une licence qui me plaise et qui parle de l’homme. Pour moi, la première option était plus sûre, je me sais capable d’ingurgiter du par cœur et de mener une argumentation : au bout j’aurais du travail. Mais la deuxième ? Certes, ces études me passionneraient ? Mais niveau emploi ? Et revenus ?

Je ne veux pas d’argent pour l’argent, si ma maladie n’était pas là, je n’aurais pas hésité une seule seconde. Mais j’ai peur de l’avenir.

Le gouvernement économise : et si je n’obtenais pas mon renouvellement d’ALD dans quatre ans ?
Et si j’étais moins remboursée ?
Et si je ne gagnais pas assez pour payer les soins, aides et matériels non remboursés ?
Et si ma situation se dégradait encore ?

Je vous ai parlé, la dernière fois, de ce prof extraordinaire. Et bien l’après midi, j’avais cours avec lui ; je lui ai demandé si on pouvait parler un peu, il est resté jusqu’à six heures et demie.

J’ai commencé un peu hésitante, le salon, mon avenir, les études… et plus les mots sortaient de ma bouche, plus les larmes me montaient aux yeux. Je lui ai parlé de mes peurs, de mes angoisses, de la maladie qui se réveillait un peu plus chaque jour.

Nous avons parlé, plus d’une heure. Il m’a écouté, il m’a rassuré, il m’a fait voir que le bonheur était plus important que tout. Il m’a dit qu’il fallait que je m’écoute, que je fasse ce qui me rendait fière, ce qui me donnait le sourire. Que toute ma vie, je puisse me regarder dans une glace. Il a pleuré.

Et nous étions là, deux humains dans une grande salle, à parler de la vie, du bonheur, à verser des larmes silencieuses, parce que, tout de même, la vie est belle.

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27 réflexions sur “Quand je serai grande, je serai (ou, de l’importance d’être heureux)

  1. Tu as bien fait de ne pas tenter une prépa. Je suis en meilleure condition que toi et j’ai pourtant raté mon année. :/

  2. […] il nous faisait confiance. C’est lui qui, au retour d’un salon d’orientation, m’a gardée deux heures pour parler de la vie et de l’avenir. C’est à lui que j’en ai le plus dit sur la maladie. C’est lui qui, dans un […]

  3. J’adore ta façon d’écrire, ta façon de refuser de te laisser aigrir par la maladie. Et c’est super important de faire un métier qui nous plait. J’ai commencé médecine un peu au hasard, mais je reconnais ma chance d’avoir trouvé une voie qui me plait finalement tant. Je veux être pour les patients un peu comme ce prof avec toi. Comme toi, je pense qu’on peut tous changer un peu le monde, ne serait-ce que par un sourire ou par notre oreille attentive. Je suis sûre que tu auras une très jolie vie car tu t’en donneras les moyens, et il ne faut jamais baisser les bras :)
    Bisous!

  4. Bonjour Hermine, une chose qui peut t’aider, quelle que soit l’orientation que tu choisiras, c’est d’envisager des études dans le sud de la France. Une chose vraiment étonnante. Cela fait 6 ans je vis dans les bouches du Rhône, et je souffre vraiment beaucoup moins depuis que j’ai quitté ma Bretagne natale. Si tu as la possibilité de la mobilité, fais le, parles-en à ton toubib. Pour ma part, ça m’a changé le quotidien! ça ne retire pas la maladie, mais elle est une peu plus supportable :) Courage et deviens ce que tu veux! Sois heureuse, c’est le plus important.

    • Oui, dans tous les cas en juillet je quitte la Bretagne. Lors de mes différents voyages à Paris, je sens bien que mon corps proteste moins…
      Merci de ton message !

  5. coucou, je viens de découvrir ton blog, moi aussi j’ai un SED et j’ai 18 ans . Je voulais faire infirmière pour être auprès des gens mais malheureusement, ce ne sera pas possible, je suis donc partis à la fac de sociologie, je pense d’après ce que je lis que ça pourrais beaucoup te plaire. En tout cas tu écris super bien, tu arrives vraiment a mettre des mots sur cette merde de maladie, moi j’écris beaucoup sur ce que je ressens mais je le garde dans un journal.

  6. Tu verras, Sciences Po c’est génial !! Et puis tu pourras continuer à jouer longtemps à “quand je serai grande, je serai…” car ça ouvre pleins de portes !

  7. Je ne sais pas pourquoi j’ai loupé la parution de ce billet..Je le découvre ce soir, et je pleure. Je pleure d’émotion et d’admiration devant toi, Hermine. Petit bout de femme brisée par la douleur. Petit bout de femme incommensurablement forte et pleine de ressources. Je me sens si humble, moi, la « vieille » de 36 ans, qui n’ait qu’aujourd’hui la réflexion que tu nous transmets. Quelque soit la voie que tu choisisse, ou qui t’apparaîtra un jour où tu ne l’attendras plus, je suis intimement persuadée que tu saura la vivre intensément, avec ton humanité riche et sincère. Les Hommes qui croiseront ta route seront chanceux.
    Bises douces <3

    • Ne pleure pas des larmes de tristesse, mais des larmes de joie, car tes messages me réchauffent le cœur et me donnent envie de continuer quand le moral part en promenade loin de moi.. ♥

  8. LordTaFille

    Que dire, dire ce n’est que tes articles sont très bien écrits, et touchants… Bravo !
    Je dois quand même avouer que je me suis un peu reconnue quand tu décris l’étonnement des gens de te savoir en S. Je me sens moins seule dans ce cas là. Merci ! (Ouais bon, c’est pas non plus le summum de la solitude, je te l’accorde)
    Enfin, bravo pour ton blog.

  9. Ton prof a tellement raison, mais en même temps, c’est aussi tellement dur d’oublier le futur ;-) La tête pense aux lendemains, le cœur pense au présent, et nous, on essaye d’équilibrer les deux….
    Je te souhaite que la vie te propose une voie qui t’aille bien autant pour le présent que pour les lendemains. <3

    • C’est tout à fait ça, il faut trouver le bon compromis, et parfois c’est un peu compliqué. Mais je fais confiance au temps..
      Merci ♥

  10. Chère Hermine. Je pense qu’en adoptant une vision à très long terme sur la vie, tu peux t’aider à prendre la décision qui se présentera à toi à la fin de cette année scolaire (si j’ai bien suivi).
    Être idéaliste et faire de la politique ne fais pas forcément bon ménage, car dans les faits la politique ne me semble pas être une vision de société qui n’est fait QUE d’idées, mais plutôt des intéractions entre groupes sociaux cherchant à exister dans un monde hostile (le nôtre) — les idées sont les moyens et pas des fins.
    Ensuite et surtout, regardons les choses en face. Tu sembles devoir passer un nombre certain d’heures par semaine dans ton lit. C’est un terrain qui excelle à cultiver l’introspection, la remémorration, la pensée réflexive, l’imagination, le délire (entre autre) — de fait le déroulement de tes journées se fait selon un rythme plus lent, et selon des VIRTUALITÉS multiples. Tu comprends bien que la philosophie, ou l’art (en général), par exemple, sont des disciplines qui te permettront d’utiliser les fruits de tes pérégrinations intérieures, — n’est-ce pas ?
    :)

    • C’est vrai, je ne me vois pas faire de la politique en tant que figure publique, mais les IEP permettent de travailler dans des entreprises au niveau des RH ou dans des services publics régionaux voir nationaux. Mais j’ai peur que ma santé pose problème (toujours elle). La philo, oui, mais j’en ai parlé avec mon ancienne prof de français et elle craint la recherche d’emploi par la suite..
      Que d’interrogations !

    • Le choix est tien. Après, les temps sont ce qu’ils sont, dans tous les cas il y aura des difficultés.
      L’essentiel me semble de rester alerte.
      Bon courage à toi, et bonne continuation :)
      julien

  11. Je n’ai pas de bon conseil à te donner, juste te dire que je souhaite que ton chemin soit beau, et qu’il soit tien. :-)

  12. Je me reconnais un peu dans ton cheminement intellectuel, moi aussi j’ai fait une section S en ayant un gros penchant pour les matières littéraires et philo. Je voulais comprendre le monde, et j’ai tenté le concours de science po. Que science po paris parce que je suis joueuse. Et je l’ai raté. Alors je suis allé à la fac, parce que la préparé ne me disais rien. Et là, j’ai découvert l’ethnologie, cette science qui s’ intéresse à l’homme, et la façon dont il vit, comprend et se relie au monde et aux autres. Et c’est bien plus éclairant pour comprendre le monde que science po. Sept ans plus tard, je suis doctorante, et je prépare ma thèse. C’est vrai que la recherche, c’est de plus en plus un travail précaire avec peu de débouché, mais il y en a quand même. Et même si je n’arrive pas à trouver de poste de recherche, un diplôme en science sociale ouvre bien plus d’opportunité professionnelle que ce qu’on pense, que ce soit dans le milieu associatif, le journalisme, le documentaire, l’administration ( les affaire étrangères, par exemple), le travail social… et même en entreprise. Je sais que vu de là où tu en es, cela semble une montagne et un pari bien risqué sur l’avenir. Mais ce que je constate, c’est que mes amis qui ont fait des écoles de commerces et donc suivi la voie royale, ne trouvent pas de travail beaucoup plus facilement que mes amis de la fac qui n’ont pas continuer en thèse, et surtout, pas un n’est heureux dans son boulot. Mes lendemains sont peut-être un peu incertains, mais au moins, j’ai envie de me lever et de travailler le matin.

  13. Je ne veux pas faire mon ancien combattante, mais ne t’en fait pas, et écoute ton prof. J’ai fait tout bien comme on me disait, le bac C (Ben oui, je suis vieille), la prepa, l’école de commerce…et j’ai détesté. Résultat, j’ai repris des études à trente ans et maintenant je suis prof. Pour l’instant. Parce que j’ai beaucoup plus que 17 ans et je ne sais toujours pas ce que je veux faire quand je serais grande. Dis toi que malgré ta maladie, on a tous droit à l’erreur et à une deuxième chance. Fais ce qui te plait, si ça ne marche pas, tente autre chose! La vie n’est pas linéaire.

    • C’est ce que l’on me répète, que l’on ne sait jamais ce qui nous attends, mais du bas de notre minuscule nombre d’années au compteur, c’est dur de le réaliser.

  14. Bisous tout doux,ma petite Hermine! Ne regarde jamais le chemin qui te reste à parcourir,mais toujours celui que tu as déjà accompli

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