De la difficulté de se mettre à la place de l’autre

Je donne des cours.
Pas des cours incroyables, pas de devant des dizaines d’élèves ou dans une grande salle. Non, je donne des cours à une collégienne, et ensemble nous reprenons les choses qu’elle n’a pas compris en classe, les contrôles difficiles ou les leçons à apprendre. Ces séances de travail ont commencées à la demande de sa maman, qui rentrait le soir et devait gérer seule les devoirs de ses deux filles. Et comme mon élève a quelques difficultés, la fatigue n’aidant pas, ces devoirs du soirs se transformaient en longues heures de disputes et d’énervement. 

Maintenant, je viens deux fois par semaine et nous travaillons toutes les deux. Et elle m’apprend beaucoup.

L’autre soir, j’étais chez elle et nous travaillions sur un exercice de Mathématiques. Elle est en sixième, en ce moment ils commencent à aborder les démonstrations, à grand renfort d’angles, de parallèles, de perpendiculaires et de définitions en tous genres. Vous vous souvenez, c’est le moment où l’on fait nos premiers pas dans le monde de la rédaction mathématique : énoncer des faits, réciter une ou plusieurs propriétés puis conclure. Alors pour moi, tout ça était bien rodé, bien huilé dans mon esprit : j’aurais pu faire un de ces exercices les yeux fermés.

Mais cela faisait presque une demie-heure que j’expliquais la marche à suivre à mon élève, qui fixait l’exercice les yeux grand ouverts, espérant que tout s’éclaire enfin. Mais ça ne venait pas.
C’était la fin de la journée, elle était fatiguée, j’étais fatiguée et je perdais patience. Et elle le sentait, pensait que tout était de sa faute, se mettait une pression de plus en plus forte et y arrivait de moins en moins. Je ne m’énervais pas, j’essayais de garder tout cela pour moi, de ne pas lui dire que je ne comprenais pas pourquoi elle n’y arrivait pas, pourquoi cela bloquait alors que tout était si simple pour moi.
Alors que tout était si simple pour moi.

A ce moment, tout a pris un autre sens.
Tout ça m’avait l’air si simple parce que je le voyais à travers mon regard, mon expérience personnelle. J’ai fait une section scientifique : bien sûr que je sais faire des démonstrations ! Collège et lycée compris, j’ai passé sept ans à aligner les on sait que, on a, si et seulement si et autres mots-clés sur des feuilles de papier. Alors dire que deux droites sont parallèles car elles sont toutes deux perpendiculaires à une même droite, je sais faire !

Alors j’ai essayé de regarder l’exercice avec ses yeux à elle. J’ai vu deux droites qui étaient plus ou moins à côté, elles avaient l’air d’être parallèles : si quelque chose est évident, pourquoi le justifier ?
Avec l’aide de dessins différents, de tentatives sur brouillon, de droites qui ont l’air parallèles mais en fait que non, nous avons travaillé toutes les deux sur ce problème.
A un moment, son visage s’est éclairé, elle m’a coupé et a récité la réponse d’un trait.

C’est comme ça qu’elle a réussi, toute seule, à faire son exercice.
J’étais si fière.

C’est ce soir là que j’ai réalisé que pour résoudre de nombreux problèmes, il fallait savoir emprunter le regard de son voisin.

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12 réflexions sur “De la difficulté de se mettre à la place de l’autre

  1. Tu as été confrontée à l’une des grandes difficultés du monde de l’enseignement… Et également à l’une des plus belles raisons qui en font un métier merveilleux. C’est aussi une belle leçon de vie que tu as appris là, leçon qu’on oublie bien souvent de mettre en application dans notre vie de tous les jours. C’est toujours aussi agréable de te lire.

  2. Un véritable aventure d’aller sur la colline de l’autre et voir avec lui! Pour certains, c’est se rabaisser alors qu’au contraire, c’est élever l’autre avec bienveillance, avec notre humanité tout simplement! (ça plane, un peu, je vais aller me coucher!) Bravo à toi de te lancer dans cette aventure! Bonne nuit à toi

  3. Vous avez tout à fait raison !!!! Ne pas être dans la position de celui qui sait, face à celui qui ignore… J’ai connu un homme formidable, l’oncle d’une amie, et qui, dès les années 60 remettait en cause l’éducation nationale… Il s’appelait Caleb Gattegno, et si le sujet vous intéresse, il y a des articles sur internet sur ses méthodes d’enseignements….Vous semblez passionnée, c’est formidable….Amicalement.

    • Je chercherai, alors, merci pour cette suggestion !
      Effectivement, je pense qu’il faut sortir de l’opposition entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, les deux côtés peuvent apprendre de l’autre. Tout comme je pense qu’il faut sortir d’une relation de domination dans les soins, mais je pense que ces deux sujets sont liés, pour moi.

  4. Salut !

    Il y a quelques jours j’ai fait des maths avec un petit garçon de CP… C’était les additions à trous, un grand mystère : 7 + .. = 10, et surtout 10 + … = 10, dur dur !!! Je l’ai fait compter sur nos doigts, ça marchait pas. J’ai dessiné des petits ronds, ça marchait pas non plus. Je lui ai fait manipuler des cubes et là, enfin, il a compris !
    Alors ton article me parle beaucoup, « emprunter le regard de l’autre », c’est exactement ça, j’aime bien. Et le moment où ça fait tilt, aussi (« ah mais… dix plus RIEN égale dix !! Donc zéro ! »), c’est vraiment très chouette !
    Je profite de ce commentaire pour te dire bravo pour tes vidéos, c’est devenu mon petit rituel du mercredi aprem :)

    • Ce moment lorsque son élève comprend, c’est gratifiant, et en même temps on est heureux que ça se débloque pour lui :)
      Et merci beaucoup du compliment, c’est tellement chouette de lire ça !

  5. Bravo ! Voilà une vérité très utile, et pourtant si facile à oublier…

    • Oui, lorsqu’on reste longtemps dans son propre monde, c’est difficile d’imaginer qu’il en existe d’autres..

  6. Bravo Herminne, tu as une intelligence et une maturité bien au delà de ton âge ;) . Continue, continue !!!

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