« Pourquoi tu te mets dans une case, on est tous humains ! »

Hier, il a fait chaud, très chaud. Et là, tu ne vois absolument pas le rapport entre le titre de cet article et sa première phrase, mais laisse-moi le temps, tu dois me connaître maintenant et savoir que j’aime bien faire de jolies introductions. Je disais donc, avant que tu ne t’interroges, qu’hier il a fait très chaud. Alors, une fois la nuit tombée et la fraîcheur -toute relative- revenue, j’ai appelé un ami pour qu’on aille se promener. Le truc, c’est que les promenades de nuit au bord d’une rivière, ça amène souvent des discussions un peu plus profondes que d’habitude.
Et, alors que je parlais d’une visite à une association LBGT+ et de tous ces sujets qui tournent autour du genre, de l’orientation amoureuse ou sexuelle, il m’a dit quelque chose qui m’a un peu fait grincer des dents : « Pourquoi tu te mets dans une case, on est tous humains ! »

Par contre, lorsqu’on a parlé de handicap, et plus précisément du fait que je suis une personne handicapée, il ne m’a pas à nouveau fait savoir que nous étions tous humains et égaux, mais m’a même appuyée en me disant que comme j’avais également une reconnaissance officielle de mon handicap -je suis reconnue à la MDPH et ai une carte de stationnement et une carte de priorité– il serait étrange de ne pas considérer que cela fait partie de moi. Faudrait-il une reconnaissance officielle de ma bisexualité pour que je puisse en parler comme faisant également partie de moi ?

Peut-être qu’il ne le pensait pas comme ça, mais j’ai eu l’impression d’être comme censurée, pas uniquement lorsque je voulais parler de ce que je ressentais en tant que personne, mais aussi quand je voulais aborder avec lui des questions plus vastes de discriminations et de privilèges. C’était un peu comme avoir en face de moi quelqu’un bloqué dans son monde parfait, le monde qu’il s’imagine et dans lequel il est heureux, sans inégalités, racisme, sexime, transphobie, biphobie, homophobie, validisme, j’en passe et des meilleurs. Arrête de faire la grimace toi qui me lit, oui c’est des tas de mots compliqués, peut-être que tu hausses les yeux aux ciels, mais ils décrivent des phénomènes d’oppression bien réels : nommer les choses, c’est reconnaître qu’elles existent et c’est surtout faire le premier pas pour les changer.
Comment te battre contre la transphobie si tu ne reconnais pas que certaines personnes sont transgenres et d’autres cisgenres ? Comment te battre contre le validisme si tu ne reconnais pas que certaines personnes sont handicapées et d’autres non ? Comment te battre contre le racisme si tu ne reconnais pas l’existence d’ethnies différentes ? (j’utilise ce mot car race est biologiquement incorrect, vu que pas basé sur un patrimoine génétique commun mais sur un côté visuel et géographique, il faudrait que je te retrouve l’article et que je commence à noter mes sources crénom d’une pipe en bois mais reprenons)

(D’ailleurs, en parlant de racisme et de la manière dont on voit ça en France, si tu parles anglais je te conseille un article très intéressant d’une américaine : The French Approach to “Anti-racism”: Pretty Words and Magical Thinking (L’approche française de « l’anti-racisme » : de jolis mots et une pensée magique).
Je te fais un résumé rapide en essayant de ne pas trop dire de bêtises, si tu es calé.e là dessus, n’hésite pas à intervenir dans les commentaires !
L’auteure, africaine-américaine, explique qu’elle a étudié la sociologie en France au début des années 2000, et qu’elle a remarqué que les façons de faire en France et aux Etats-Unis sont complètement différentes : aux Etats-Unis, il y a des statistique ethniques afin d’étudier les discriminations et de les combattre, alors qu’en France rien de tout ça. Dans son article, elle défend un point de vue que je partage : si on ferme les yeux en prétendant que le racisme n’existe pas, ça n’est pas pour ça qu’il disparaît. Mais c’est beaucoup mieux expliqué dans son article à elle, vraiment, alors prends cinq minutes pour le parcourir.)

Tu dois me connaître un peu, et comme d’habitude avec les échanges qui me marquent, j’ai tendance à pas mal remuer tout ça dans ma tête. Et, en plein milieu de la nuit -parce que je te rappelle qu’il faisait chaud et que j’avais du mal à dormir – un autre bout de notre conversation m’est revenue en tête : quand je lui ai dit que je m’identifiais comme une femme cis bie handicapée qui aime les choses mignonnes, lui m’a rétorqué qu’il ne disait jamais qu’il était un homme hétéro. Donc que ça n’était pas différent.
La première différence, c’est qu’être hétéro est la norme, donc on ne le précise jamais. Quand tu parles pour la première fois avec quelqu’un, tu vas présumer qu’il est en couple avec quelqu’un de sexe opposé -et j’utilise le mot sexe sciemment pour appuyer une vision binaire-. Par défaut, quand tu parles de quelqu’un sans rien préciser sur cette personne, on a en tête une personne de classe moyenne, sexuelle -en opposition à asexuel-, hétéro, valide, cisgenre… Alors préciser que l’on n’est pas tout à fait comme ça, c’est se présenter un peu plus et dévoiler une partie de soi.
Jonas Lubec m’a envoyé un lien (très court donc va lire !) sur Twitter, c’est la même idée mais en mieux expliquée.

Après, et ne t’inquiète pas c’est le dernier point que je soulève, il y a aussi les partisans de « les cases c’est trop nul et ça rend les gens prisonniers ». D’ailleurs, il y a un an et demi, j’ai écrit un article là-dessus : Je ne suis pas ce que j’ai (ou, les gens trouvent les raccourcis moins compliqués).
Déjà, la base de la base, c’est que ça n’est pas à toi de mettre quelqu’un dans une case -en plus je ne vois pas tellement ça comme une case, mais plus un spectre d’intensité, un peu comme ce dessin– mais à la personne de se définir elle-même. Tu choisis la manière dont tu t’identifies et dont tu te présentes au monde, et c’est uniquement cela qui est valide.
Ensuite, ton genre, tes orientations sexuelles et amoureuses, ton ethnie, ton handicap ou non, et toutes ces choses, cela fait partie de toi ! Toutes ces caractéristiques sont les raisons pour lesquelles tu es la personne que tu es aujourd’hui et tu peux en être fier ! Tu peux être fière d’être une personne multiple et complexe, tu peux être fière de rendre l’espèce humaine si diverse, et en aucun cas tu n’as à avoir honte de ce qui te fait.
(c’est pour ça que l’on dit Marche des Fiertés (et aussi parce que c’est inclusif (bim bim bim placement de vidéo)))

Si je te dis par exemple que c’est parce que je suis bie que je fais des vidéos sur Youtube, tu es étonné.e ?
En fait, je me suis mise à regarder Youtube pour toutes ses vidéos de coming-out, quand j’étais dans ma période de doute et de questionnement. Et de fil en aiguille, j’ai découvert des tas de vidéastes LGBT+, de vidéastes qui abordaient des sujets importants, qui parlaient de rapport aux autres, de différences et de tout ce genre de choses. Je me suis rendue compte du pouvoir de la vidéo et de la diversité des échanges qui pouvaient en naître, et j’ai beaucoup changé ma façon de voir le monde et les gens qu’il y a dedans.
Si je n’avais pas été bie, rien de cela ne serait arrivé, et je n’aurais jamais fait de vidéo sur internet. Tu vois le truc ?

Alors, si tu ne veux pas t’identifier en tant que telle chose ou telle autre chose, libre à toi, mais laisse les autres le faire !
Et puis des bisous sur ta joue, parce que si tu viens par ici tu es quelqu’un de bien. Normalement.

Pour aller plus loin

Ashley Mardell a fait une vidéo qui parle un peu de ça aussi, mais plus centré sur les personnes LGBT+ (en anglais)

Là je laisse une place pour les liens que tu apporterais, si jamais tu veux bien m’aider à donner des ressources supplémentaires aux gens intéressés.

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14 réflexions sur “« Pourquoi tu te mets dans une case, on est tous humains ! »

  1. J’aime beaucoup tes réflexions, ça fait un bout de temps que je suis ta chaîne, je te cite souvent dans mes textes sur mon blog et ailleurs, je voulais te le dire dans mon commentaire précédent mais je voulais d’abord éclaircir si Margot et Hermine étaient la même personne ou deux personnes qui collaboraient, j’ai eu l’explication entre temps :) (On ne découvre pas nécessairement tes vidéos dans l’ordre, d’où la confusion mais merci pour l’éclaircissement et bravo pour tes prises de position).

    J’apprends beaucoup de choses avec toi. Notamment, que je suis une « alliée » :). Ça fait plaisir ! Une « case » ? So what ? Un nom et une reconnaissance, un concept qui se passe de milliers d’explications et justifications qui, chez moi, sont souvent très maladroites (je m’embrouille les pinceaux, dis parfois exactement le contraire de ce que je veux dire, c’est laborieux).

    Je partage absolument ton avis, nier n’est pas résoudre, bien loin de là.

  2. Je suis entièrement d’accord avec toi sur l’approche du racisme en France : nier les différences n’effacera pas une réalité qui dérange. Il y a d’autres moyens de lutter contre le racisme, ce n’est en faisant la politique de l’autruche que l’on arrivera à faire avancer la situation.

  3. Juste une petite réflexion sous forme de question : ce que font les LGBT c’est pas un peu de la discrimination envers les hétéros ? Parce qu’il n’y a qu’eux qui n’ont pas droit d’en faire partie ^^

    • Tu sais que tu es très rigolote comme personne ?
      Réponse plus construite : les hétéros qui se sentent concernés sont appelés les « alliés », et ils ont aussi une place dans les mouvements LGBT+ en soutien aux membres de la communauté.

  4. Je suis en train de regarder le documentaire « Trop noire pour être Française? » et je viens d’entendre cette phrase qui m’a fait penser à ton article : « La France est aveugle à la couleur, la République est aveugle à la couleur, avec l’espoir que cet aveuglement – le fait qu’on ne repère pas les différences – va conduire à plus d’égalité. Dans la pratique, on doit constater que l’aveuglement aux différences ne conduit pas nécessairement à plus d’égalité, mais rend plus difficile d’observer, de constater les discriminations. »

    Merci pour ton article qui propose de belles pistes de réflexions (et puis, ça fait plaisir de te lire à nouveau!) :-)

    • Je viens de repêcher ton commentaire dans les spams, d’où mon temps de réponse :)
      C’est drôle que tu me parles de ce documentaire, il est dans mes vidéos à regarder depuis quelques semaines parce que conseillé par des amis de la fac, je vais m’y pencher alors :)
      Et je suis tellement d’accord avec cette phrase, ça n’est pas parce que tu fermes les yeux, que tu te bouches les oreilles en criant « j’entends pas, j’entends pas » que le monde ira mieux !

  5. Peut-on être contre tout ce que tu viens de dire une fois qu’on l’a lue ? Peut-on a voir un avis réellement différent avec tout cet amour cet bonne volonté qui transpire ici ?

    Mais surtout quand on est comme moi « du bon coté » et sans jamais avoir eu a priori de proche dans des ‘cases’ qui sorte de la norme on ne peut pas réellement ce mettre a la place de ces personnes on ne peut pas réellement comprendre les problèmes que peuvent rencontré ces personnes et ainsi si on a un avis différent (comme moi ) on se retrouve forcément « du mauvais coté » (ici entendre coté obscure de la force ) même sans avoir était dans la violence es ce que ça fait de « nous » de mauvaise personne ?

    Je ne suis pas sur d’être claire et de ne pas me contredire mais c’est ce que je voulais écrire ici .

    Continue à être toi des bisous !

    • Alors, je vais répondre à ton commentaire dans le sens dans lequel je l’ai compris, c’est à dire « est-ce qu’avoir des privilèges fait de moi une mauvaise personne ? ». Si ça n’est pas ça, n’hésite pas à me le dire, je ne fais que supposer :)
      Avoir des privilèges, et être une personne « dans la norme », ça n’est absolument pas être du mauvais côté de la force comme tu le dis -et puis en plus je n’aime absolument pas cette vision en noir et blanc des choses. Tu ne choisis pas ni ton genre, ni ton orientation sexuelle, ni ton handicap, ni le milieu dans lequel tu nais, ni la couleur de ta peau : à partir du moment où ça n’est pas un choix, je ne pense pas qu’on puisse qualifier ça de bien ou de mal.
      Mais reconnaître ça, par exemple reconnaître que je suis une personne blanche et cisgenre, c’est prendre conscience que j’ai une situation beaucoup plus facile que d’autres personnes, et pouvoir comprendre que les discriminations envers les personnes non blanches / non cisgenre sont réelles : si je ne les vois pas c’est que je ne les vis pas directement, c’est tout. C’est très important aussi de laisser la parole aux personnes concernées par ces discriminations, elles savent mieux que moi ce dont il s’agit.
      Alors avoir des privilèges, ça n’est pas grave, ce qui est grave c’est de ne pas les voir :)

    • Non je ne penses pas qu’avoir des « privilège » ,comme tu dis,fait de moi quelqu’un de « mauvais » c’était plus dans le sens que ne voyant pas les choses comme présenté par les gens victime de discrimination et que c’est peut-être du au fait que je ne le vis pas moi même ou de prés .
      J’ai l’impression que lorsque les gens « défende » ces personnes en exprimant leur point de vue qui est en gros toujours le même et que je ne suis pas d’accord la façon dont ils s’expriment fait que si t’es pas d’accord avec moi t’es contre moi et donc quelqu’un de mauvais.

      Pour le coté noir et blanc je suis d’accord avec toi la vie n’est faite que de nuance de gris :). Après c’est pour me faire comprendre au mieux que je parle de  » blanc et de noir  » et apparemment ce n’était pas suffisant ^^ .

  6. Tout à fait d’accord avec ce que tu développe dans cet article. Le minimum est de reconnaître l’existence de différentes situations et les avantages qui en découlent. Je sais qu’en tant que valide j’ai des avantages que n’ont pas certains handicapés (au même titre que les personnes cis, hétéro, ou encore blanches sont avantagées, et ce qu’elles le veuillent ou non). Il me semble que Cordélia (qui fait la super chaine Youtube « Princ(ess)e ») avait évoqué un bouquin où l’auteur disait que critiquer le communautarisme et les « cases » était une forme de non-acceptation et d’évolution du discours homophobe. Et puis zut, on sait encore se définir soi-même ! C’est du même acabit que ceux qui critiquent le terme « feminisme »…

    En tout cas, excellent article Hermine. :)

    • Oui, je connais bien Cordélia, on discute parfois par mail :)
      Reconnaître qu’on a des privilèges, ça n’est pas reconnaître qu’on est en tord, parce qu’on est absolument pas responsable de son genre / sa couleur de peau / son handicap ou non, mais c’est comprendre que ce qui est facile et évident pour nous est loin de l’être pour tous.
      Merci de ton commentaire !

  7. Merci pour ce joli article qui permet de réfléchir :)

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