Retenir le temps qui passe

Dans un mois, les partiels. Enfin, un peu moins d’un mois.

L’année prochaine, je change d’orientation. La fac, même en dispense d’assiduité, ça n’est absolument pas quelque chose qui me réussit ; comme je vis seule et que ma santé ne s’améliore pas, je passe toute mon énergie dans des choses très basiques mais pourtant essentielles : aller chez ma kiné, faire mes courses, le ménage, la cuisine, étendre mon linge. Oui, ça peut paraître un peu ridicule, mais je te promets qu’après avoir étendu une lessive, j’ai mal de partout et je ne suis bonne qu’à aller me coucher. Alors dans ces conditions, pas très facile de travailler.

L’année prochaine, je quitte donc Lyon pour retourner dans ma famille et commencer des études à distance en psychologie.
Oui, mais voilà, il faut bien terminer cette année avant d’en commencer une nouvelle.

Et beaucoup trop de choses me tournent dans la tête.
Être en dispense d’assiduité, c’est un peu compliqué, surtout quand tu es souvent en crise et que tu dois récupérer des cours toute seule. D’ailleurs je te ferai une vidéo là-dessus, un jour, pour t’expliquer comment ça fonctionne.

Que j’aie mon année ou pas, cela ne change rien : je ne compte pas demander d’équivalence pour cette nouvelle orientation. Alors pourquoi me stresser ?
Parce que je n’ai pas envie de me retrouver face à un relevé de notes catastrophique qui me mettrait un énorme coup au moral, et que je sais très bien que je n’ai pas le niveau pour avoir mon année.
Alors je me pose la question : est-ce que ça vaut la peine d’aller passer mes examens, de m’infliger autant de stress et d’angoisse ? Est-ce que je dois me forcer à affronter durant plusieurs heures un sujet que je ne maîtriserai pas ? Peut-être que tu me répondras que oui, parce que sinon je n’aurai rien à faire et je deviendrai un petit légume jusqu’en juin.

Mais j’ai l’impression que c’est le contraire qui est en train de se produire.
Lorsque je suis en crise, comme aujourd’hui, je culpabilise de ne pouvoir avancer sur mes cours et je ne m’autorise pas à me détendre en faisant autre chose. Alors je tourne en rond et je me fais des nœuds dans la tête.
Et quand je ne suis pas en crise, je travaille et je m’effondre en voyant toutes ces pages de cours et de choses à connaître, j’ai l’impression que rien n’entrera jamais dans mon esprit.

Alors je ne sais que faire. Que dire. Et je reste là à souhaiter très fort que le temps s’arrête et que jamais ne vienne la période des examens.

Une belle journée

Aujourd’hui, j’ai passé ma meilleure journée depuis plus d’un mois.

Pourtant, ça avait mal commencé : après une nuit entrecoupée de rêves et de cauchemars, je me suis réveillée très tôt. De peur d’avoir du mal à marcher et que les douleurs se réveillent, j’ai traîné longtemps dans mon lit en regardant le jour se lever. J’ai entendu les premiers ouvriers arriver, la grue se mettre en marche. J’ai regardé quelques trucs sur l’internet, répondu à des mail et lu un peu.
J’ai vu que Justine m’avait mentionnée dans une vidéo, et malgré moi j’ai souri une heure durant.

Puis je me suis levée. Mes chevilles tenaient. Mes genoux tenaient. Mes hanches tenaient. J’ai souri encore plus fort et j’ai commencé à tout ranger doucement, craignant que la douleur n’arrive.
Rien à signaler, à part un hématome assez gigantesque près de mon genou. Mais il ne fait presque pas mal quand j’appuie dessus, alors j’ai trouvé ça rigolo, comme un tatouage temporaire.

Pour fêter ces quelques heures sans douleurs, j’ai décidé d’ouvrir une boite de pâté de foie gras de la campagne cuisinée par ma famille et de me faire des pommes de terre sautées. J’ai épluché et coupé les patates sans trop me subluxer les doigts et sans même avoir mal. Oui, peut-être que j’avais une petite douleur au pouce, que je devais régulièrement le remettre en place, mais par rapport à ces deux derniers mois, ça n’était rien du tout.
Et j’ai savouré cette matinée et mon repas.

L’après-midi, il a fallu partir pour donner mon cours (tu te souviens, j’ai une élève). J’avais été absente deux fois de suite à cause de ma santé, j’avais un peu peur de ses potentielles questions ou de son inquiétude. Mais elle a été adorable et m’a laissé dire ce que je voulais, n’a pas insisté. Nous avons travaillé sur des mathématiques et au lieu de deux heures nous n’avons eu besoin que de quarante minutes : elle a bien compris mes explication, a refait des exercices toute seule et était complètement à l’aise, plus du tout timide comme au tout début.
C’est la première fois que je l’ai vraiment sentie naturelle, un peu ado et têtue, persuadée d’avoir raison. Au départ cela m’a tendue, j’avais peur de perdre le contrôle, mais j’ai vite compris que cela ne servait à rien de me crisper et que si j’étais spontanée, nous pouvions parfaitement travailler ensemble et réussir. Et ça a fonctionné, je crois que c’est le meilleur cours que nous ayons jamais eu.

Puis je suis allée marcher un peu dans la rue commerçante à côté, il faisait beau et encore jour, il n’était même pas six heures. J’ai vu un monsieur assis sur un carton, de grands yeux qui observaient les passants, et au lieu de l’ignorer en regardant mon téléphone comme je fais d’habitude car je culpabilise, je lui ai dit avec un grand sourire « Bonjour monsieur ! » Et lui de me répondre avec un visage heureux, en soulevant son béret.
Mon cœur s’est réchauffé et j’ai souri longtemps.

Mon frigo étant un peu vide, je suis allée faire mes courses. J’ai dévalisé le rayon bio, en emportant quelques litres de jus de carottes, des pâtes et de quoi faire des smoothies. Le jus de carotte, les pâtes à toutes les sauces et les smoothies aux fruits, légumes et lait de soja étant ma nourriture de base.
Dans le magasin, j’ai croisé des gens, échangé quelques mots avec des inconnus et encore souri. Encore.

Je suis rentrée, un tout petit peu fatiguée et j’ai fait du Skype avec une jeune fille très chouette (toi, si tu passes par là, ♥) pour la toute première fois.
Quatre heures et demie plus tard, nous raccrochions car je manquai de m’endormir.

Alors oui, il est tard, j’écris ces derniers mots dans un demi sommeil.
Mes mains et mes jambes me font mal, je sens que demain ne sera pas drôle.
Mais, et pardonnez-moi d’utiliser cette expression, cependant je pense que c’est la seule qui est adaptée : j’ai passé une putain de bonne journée.

Hé ouais.

J’ai merdé

J’ai merdé. J’ai vraiment merdé. Il n’y a pas d’autre mot.

D’habitude, je rate les choses à moitié, je me rattrape au dernier moment. Depuis mon nuage en coton, je trouve toujours moyen de m’en sortir. De réussir les choses à moitié. D’être médiocre. Tu sais, c’est le genre de nuage en coton qui te retient prisonnière, qui te serre avec ses bras tout doux et t’attire pour que tu ne penses plus à rien. Et ça fonctionne. Tu restes bien enfermé dedans, à ne rien faire, ne rien ressentir. Même pas un vide.

Mercredi, mon groupe de TD est passé en exposé. Ça n’était pas tout à fait prévu, il y avait du retard dans les groupes, on aurait dû passer la semaine suivante. Si tout s’était bien passé. Mais pour une fois, ça a foiré.

Mardi soir, j’étais devant mon ordi, et je faisais ma partie du travail, sautant de site en site, grimaçant par moments parce que ça n’était pas un bon jour. Plus la soirée avançait, plus ma concentration diminuait, plus la douleur s’installait. Alors j’ai arrêté. J’ai arrêté et j’ai pris mes médicaments, je me suis endormie dans un sommeil un peu étrange, sans trop vraiment dormir, juste en me coupant du monde.
Le lendemain matin, je me suis réveillée et, sentant que ça n’allait vraiment pas, ai envoyé un message à mes deux partenaires. Je ne pourrais pas venir, j’étais désolée. Et j’ai replongé. Jusqu’à tard.
En me réveillant, j’avais deux messages : un qui me demandait ma partie par mail, l’autre pour me dire qu’ils étaient passés. Et qu’ils s’étaient faits détruire. Et mon ventre a fait un bon. Dans ma tête, il y avait juste un mot, en boucle : merde. Merde merde merde merde merde. Je n’avais pas envoyé ma partie par mail.

Complètement affolée, je me suis excusée comme j’ai pu auprès de mon premier tiers (je cherche comment parler des gens sans utiliser de prénom, c’est un peu compliqué), lui demandant si la prof était au courant qu’il manquait un tiers, que c’était de ma faute, que j’allais lui envoyer un mail, que j’étais complètement désolée… Il m’a répondu qu’il n’y avait pas de quoi, la prof savait que ni moi ni ma partie n’étions présentes, de toute façon notre plan ne tenait pas la route et nous étions hors-sujet. J’ai respiré un peu, ça allait mieux mais pas tout à fait.

Avec mon deuxième tiers, l’échange a été un peu différent.  Je lui ai envoyé un message pour m’excuser, pas de réponse. Le lendemain, elle m’a demandé pourquoi je ne leur avais pas envoyé ma partie. Qu’ils allaient sûrement avoir 6. Que c’était dur à rattraper. Et je m’en suis voulu encore plus.
Une semaine avant, j’ai parlé avec le responsable de la licence qui, au vu de mes (très) nombreuses absences, m’a passée en dispense d’assiduité : mon semestre se jouera uniquement sur les notes des partiels, les TD ne compteront plus, je ne devrais plus m’y rendre. Donc, pas de notes d’exposé pour moi. Mais, comme nous avions commencé, j’ai dit à mon groupe que je continuerai avec eux, pas question de les lâcher comme ça. Et j’ai merdé, complètement. Peut-être sans le vouloir, mais j’ai merdé.

Ce qui m’a le plus fait mal, c’est un message qu’elle m’a envoyé : « Ce n’est pas ce qu’aurait fait une amie ». Non, ce n’est pas ce qu’aurait fait une amie. Et en lisant ces mots, mon cœur s’est fendillé. Vous voyez la scène de la série Sherlock dans laquelle Watson lui demande d’être son témoin et Sherlock ne comprend pas qu’il s’adresse à lui, parce qu’il n’aurait jamais pensé être l’ami -encore moins le meilleur ami- de quelqu’un ? En un peu moins extrême, c’était pareil.
Je suis dans cette nouvelle ville depuis trois mois, certes, mais j’ai passé beaucoup de temps seule dans mon studio. Je sais que je peux compter sur mes voisins, ils sont adorables et prennent vraiment soin de moi, m’accueillent avec de grands sourires les (rares) fois où je viens aux soirées, me disant que ça fait plaisir de me voir. Je ne suis régulièrement allée à la fac que le premier mois, pensant naïvement que j’arriverais à tenir le rythme (avec un peu de recul, je ne sais pas comment j’ai pu le penser vu mon année de terminale).
Et là, le mot amie. Je n’aurais pas pensé qu’elle me considère comme telle. Et ça m’a fait encore plus mal de l’avoir déçue. Cette fille, je l’apprécie énormément et l’admire. J’ai l’impression qu’elle a tellement confiance en elle, qu’elle est indépendante, presque indestructible. Et moi je me sens si insignifiante. Fragile. Inutile. Petite. Alors, que quelqu’un comme elle ait pu me considérer comme une amie, même sans que je n’en ai trop conscience, et que je l’aie déçue, ça me tue. Mon ventre se tord en y repensant, et ça n’est pas une image. J’ai presque envie de vomir tant je m’en veux.

Le temps va passer, un peu. Et ça ira mieux. J’espère.
Peut-être que j’oserai revenir vers elle, lui parler. Lui montrer l’article. L’ajouter au cercle très restreint de ceux qui connaissent dans la vie et sur le blog.
Lui faire confiance. Comme une amie ferait confiance.

Alors, s’il vous plaît, ne m’envoyez pas de mots gentils comme vous savez si bien le faire quand ça ne va pas. Je ne le mérite pas. J’ai juste complètement merdé, et mérité tout ça. Peut-être que c’est l’électrochoc qu’il me fallait pour me sortir de cette médiocrité permanente et me battre un peu, arrêter de me plaindre, me complaire dans mon nuage. Peut-être que c’est ce qu’il me fallait pour serrer les dents un peu plus et aller affronter la vie, là, dehors, plutôt que de rester en tête à tête avec ma maladie.

Comme une grande

Alors que vous lisez ces lignes, je suis sûrement en train de dormir à l’avant de ma voiture, de récupérer toutes ces heures de sommeil qui m’ont échappé cette semaine. Ma mère sera au volant, toutes mes affaires dans le coffre et sur les sièges arrières. La capitale loin derrière. En route vers une nouvelle vie.

Dimanche, ce sera mon premier jour comme une grande, seule dans mon studio. Petite Hermine dans la deuxième plus grande agglomération de France.
Lundi, réunion de rentrée. Premiers pas à la fac, premières rencontres. Courir à droite à gauche pour faire des papiers. Dispense d’assiduité, tiers-temps. Téléphoner à des kinés, trouver un nouveau médecin généraliste. Découvrir la ville.

Pour tout vous avouer, j’ai un peu peur. Là, ça n’est plus l’internat, c’est la vie de grande. Avec un budget serré, des responsabilités. Plus de copines aux petits-soins. Il faudra que je me fasse à manger, même durant les crises. Que je trouve la force de me lever et de marcher, même un tout petit peu, même quand mon corps hurle.

Mais ce sera bien. Je rencontrerai des gens formidables ; j’étudierai l’homme, les hommes, ce qu’ils font, ce qu’ils sont. J’irai en cours en sachant que c’est ce que j’ai toujours voulu. Je ferai des sourires aux gens dans la rue, je mettrai des fleurs dans un verre transparent, sur la table au milieu de ma chambre. J’écrirai un peu, je lirai beaucoup. J’avalerai le bleu du ciel et le gris des nuages, je marcherai sous la pluie.

Peut-être que je suis un peu fatiguée, j’ai des larmes dans mes yeux. Alors je vous laisse, merci d’être passé. Hermine endormie dans la voiture qui file vous envoie un sourire.